Internet au Gabon : 2,5x Plus Cher qu'au Cameroun — Qui Profite de Ce Scandale ?
1 Go de data coûte 3,95$ au Gabon contre 1,53$ au Cameroun et 1,53$ au Sénégal. Le Gabon figure parmi les pays d'Afrique Centrale où la data est la plus chère. On décortique les 5 vraies raisons de ce scandale.
Les chiffres qui font mal : le Gabon parmi les internet les plus chers d'Afrique Centrale
Comparons les prix du gigaoctet de données mobiles en Afrique Centrale et de l'Ouest, selon les données de l'Agence Ecofin et de Jeune Afrique :
- 🇬🇦 Gabon : 3,95 USD/Go
- 🇨🇲 Cameroun : 1,53 USD/Go
- 🇸🇳 Sénégal : 1,53 USD/Go
- 🇨🇮 Côte d'Ivoire : 1,80 USD/Go
- 🇷🇼 Rwanda : 0,80 USD/Go
- 🇰🇪 Kenya : 0,70 USD/Go
Le constat est brutal : un Gabonais paye 2,5 fois plus cher son gigaoctet qu'un Camerounais pour un service souvent moins fiable. Et presque 5 fois plus cher qu'un Rwandais. Alors que le PIB par habitant du Gabon est le plus élevé d'Afrique Centrale, ses citoyens supportent l'un des internet mobiles les plus chers du continent. Paradoxe ? Ou scandale organisé ?
Raison n°1 : Le duopole protégé Airtel/Moov — la concurrence qui n'existe pas
Le marché gabonais des télécoms mobiles est dominé par deux opérateurs : Airtel Gabon (filiale de la multinationale Airtel Africa) et Moov Africa Gabon (ex-Libertis, contrôlée par Maroc Telecom). Gabon Telecom existe mais reste marginal sur le segment data mobile.
Ce duopole de facto crée une situation où les deux acteurs n'ont aucune incitation à baisser leurs prix. Sans troisième opérateur agressif qui casse les tarifs, Airtel et Moov s'alignent naturellement sur des prix hauts. C'est la théorie économique classique de l'oligopole appliquée aux télécoms gabonais.
Pourquoi n'y a-t-il pas de troisième opérateur ? Parce que les licences de télécommunications coûtent très cher au Gabon et que le marché, avec ses 2,3 millions d'habitants, est jugé trop petit pour être rentable avec trois acteurs. Le régulateur, l'ARCEP Gabon, n'a pas réussi à imposer une concurrence effective.
Raison n°2 : La bande passante internationale sous-dimensionnée
Internet au Gabon arrive par câble sous-marin. Le pays est connecté au câble ACE (Africa Coast to Europe), qui relie l'Europe à l'Afrique de l'Ouest et Centrale sur 17 000 km. C'est bien. Mais le problème, c'est la capacité allouée au Gabon sur ce câble.
Le Gabon ne dispose que d'une fraction de la bande passante totale de l'ACE, et les opérateurs gabonais paient un prix de transit élevé pour accéder à cette bande passante internationale. Ce coût de transit se répercute directement sur le prix final payé par le consommateur.
Comparaison : le Kenya et le Rwanda ont diversifié leurs connexions sous-marines (EASSy, SEACOM, TEAMS) et négocié des accords de transit compétitifs. Résultat : leur bande passante internationale coûte 3 à 5 fois moins cher qu'au Gabon.
Raison n°3 : Les taxes étatiques élevées sur les télécoms
Voilà la partie qu'on évoque rarement : l'État gabonais lui-même est co-responsable du coût élevé d'internet. Les opérateurs télécoms au Gabon sont soumis à de nombreuses taxes spécifiques :
- Redevance annuelle de fréquences radio
- Contribution au Fonds de Service Universel
- Taxe sur les services de communication électronique
- TCS et IS sur leurs bénéfices comme toute entreprise
Ces taxes représentent une part significative du chiffre d'affaires des opérateurs — et elles sont intégralement répercutées sur les prix des forfaits. L'État perçoit des revenus confortables des télécoms, ce qui crée une situation perverse : plus les prix sont élevés, plus les recettes fiscales sont importantes. L'incitation à réguler à la baisse est donc faible.
Raison n°4 : L'absence de fibre nationale dense
Le projet fibre Ogooué — réseau de fibre optique national censé traverser le Gabon pour connecter les provinces — est annoncé depuis des années mais son déploiement reste incomplet. Sans backbone national en fibre, les opérateurs doivent utiliser des liaisons herziennes (micro-ondes) coûteuses et moins performantes pour les zones hors de Libreville.
À Port-Gentil, Franceville ou Oyem, la qualité d'internet mobile est nettement inférieure à Libreville — pour le même prix, voire plus cher. La fracture numérique géographique est réelle et elle freine la transformation numérique que le pays ambitionne.
Raison n°5 : Le coût de déploiement en forêt équatoriale
Enfin, il faut reconnaître un facteur objectif : déployer des antennes et de la fibre dans une forêt équatoriale dense, humide et peu habitée, c'est techniquement difficile et très coûteux. Le faible peuplement de l'intérieur du Gabon (densité moyenne de 6 hab/km²) ne justifie pas économiquement un déploiement massif d'infrastructure. Ce coût structurel est réel.
L'espoir : Starlink et les satellites basse orbite
SpaceX a commencé à déployer Starlink sur le continent africain. Si le service s'étend au Gabon, il pourrait casser le duopole Airtel/Moov sur la data haut débit, surtout en zones rurales. Avec des débits de 100 à 200 Mbps et des latences raisonnables, Starlink représente une disruption potentiellement majeure pour les opérateurs établis.
L'impact se ferait sentir sur les services numériques du gouvernement : les services E-Gabon et l'adoption de l'intelligence artificielle nécessitent une connectivité fiable et abordable. Sans internet accessible, la transformation numérique reste un slogan.
Ce que tu peux faire dès maintenant
En attendant une vraie concurrence :
- Compare les forfaits régulièrement — Airtel et Moov font parfois des promotions ponctuelles significatives
- Utilise le WiFi le plus possible (domicile, bureau, lieux publics)
- Active la compression de données dans les apps que tu utilises (Chrome, WhatsApp)
- Interpelle les décideurs : le CTG a affiché l'ambition numérique — exige une politique de baisse des taxes sur les télécoms
Sources
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